Digitalisation du travail : le temps de faire le point

Digitalisation du travail : le temps de faire le point

Les récentes évolutions du travail et de l'économie ont de quoi prendre au dépourvu. Que l'on parle d'économie de plateforme (« ubérisation ») ou de « digitalisation » des services au sens large, ou encore d'usage de robots pour assister les humains, les application sont variées, et les métiers très diversifiés. Toutefois, derrière les plateformes et leurs « app », il y a des travailleurs qui, eux, triment dans la vie réelle, et souvent pour pas grand-chose.

Digitalisation, « ubérisation », économie dite collaborative ou de plateforme. Tous ces termes définissent avec plus ou moins de justesse cette économie « de personne à personne », où client et prestataire sont mis en relation via une application ou un site internet. Les plus souvent cités : AirBnB, Uber, Deliveroo… Des « particuliers » rendent des services (payants) à d’autres particuliers. Partagent leur maison, leur voiture, livrent des petits colis à vélo. Chaque plateforme joue sur l’aspect « collaboratif » et communautaire du système. Loger chez l’habitant, faire du covoiturage, circuler à vélo pour désengorger les villes, tout est présenté comme une alternative à l’économie traditionnelle, et donne l’impression au client qu’il consomme différemment. « Moderne ». Les prix sont plus bas, on fait passer ça pour un échange plus que comme un achat ! De l’autre côté, on vend à ces collaborateurs un concept de liberté, où l’on travaille quand on veut, pour soi, aux horaires qui nous conviennent, et le tout sans patron ! Le rêve ?

Pas vraiment. L’image est séduisante, mais la réalité est bien plus triviale. En quelques années, ces nouvelles formes de travail ont généré des travailleurs « à la tâche » extrêmement flexibles, précaires, dont le statut est plus ou moins confus, dans un cadre légal qui ne l'est pas moins. Qui sont ces travailleurs en ligne qui réalisent, de chez eux, isolés, des « micro-tâches » administratives ou d'encodage basiques, payées au centime ? Et  ces chauffeurs, ces livreurs de plats cuisinés, qui circulent à vélo ou transportent des gens dans leur propre voiture ? Pour la plupart, ce sont des jeunes en recherche d'un revenu d'appoint. D’autres sont des « freelances », des faux indépendants, voire des gens qui bossent sans statut, tout simplement pour avoir une rentrée d’argent, même maigre. Tous sont à la solde de ce « capitalisme de plateforme », qui les exploite au nom de la modernité.

Derrière ces livreurs sympa se cachent en effet des multinationales, qui  se sucrent sur le dos des consommateurs, tout en payant des cacahuètes à leurs « collaborateurs », sans leur offrir la moindre sécurité. Car « travailler » pour ces plateformes, ce n’est certainement pas la même chose que d’avoir un emploi. Ces plateformes jouent uniquement un rôle d'intermédiaire et rejettent le plus loin possible un quelconque statut d'employeur, et les responsabilités qui en découlent. Pas de cotisations sociales, de protection contre la maladie, les accidents du travail... Pas de matériel non plus. On utilise ses propres ressources, que l’on paie. Un souci à la voiture ? Pas le problème d’Uber. Vélo volé ? Tant pis. Et des horaires qui dépassent l’entendement. Travail de nuit, journées à rallonge, au détriment de toute vie sociale. Travailler plus pour gagner de quoi survivre.

Au niveau social et syndical, difficile de trouver les mots justes. Ces nouvelles sources de revenu – et nouvelles formes de consommation ont très rapidement trouvé leur public. La jeunesse raffole de ces « sympathiques » taxis, bien moins chers que ceux que l'on avait l'habitude de croiser dans les grosses métropoles, et pour cause. Que dire de l'attrait de ces livreurs à vélo qui amènent sushi et autres délicatesses à pas d'heure et sans polluer ? Par ailleurs, de nombreux étudiants précaires trouvent chez Deliveroo ou autre service un moyen d'avoir un revenu supplémentaire. Si la formule plaît aux jeunes en quête de liberté, on ne peut ignorer la réalité de ces métiers : peu ou pas de protection sociale, un risque énorme pour la santé et la sécurité, et un salaire qui n'en mérite souvent pas le nom. Le tout sans aucun dialogue social possible et de nombreuses questions sans réponse.