Pourquoi la nouvelle loi sur la formation des salaires place-t-elle notre économique sous hypothèque ?

Pourquoi la nouvelle loi sur la formation des salaires place-t-elle notre économique sous hypothèque ?

Avec un manque flagrant de vision, le gouvernement Michel continue de naviguer à vue vers 2018. Chaque fois qu’il le peut, le gouvernement fanfaronne sur le nombre d'emplois qu'il crée. Pourtant, chiffres à l’appui, notre pays recueille en la matière une des plus mauvaise côte parmi les élèves de la classe européenne. Même constat en matière de ‘croissance économique’. Oui, bien-sûr, nous connaissons de la croissance … mais force est de constater que sous les gouvernements précédents, nous figurions parmi les meilleurs élèves de la classe en Europe et qu’aujourd’hui, nous ne faisons que rétrograder.

Alors que l’Europe et le reste du monde connaissent une amélioration de leur situation économique, le gouvernement fédéral ‘réussit’ à rater cette opportunité de nous relancer réellement. Sa dernière erreur ? La nouvelle loi encadrant les salaires ! Dans ses prévisions du printemps, la Commission Européenne annonce qu’en 2017 et 2018, la croissance belge sera principalement soutenue par la consommation des particuliers. Et que décident nos ‘leaders’ ? Pour soutenir notre croissance famélique, tels les médecins de Molière avec leurs saignées, ils votent une loi qui va priver de nourriture cette consommation intérieure. Pourtant, les raisons qui expliquent que la consommation intérieure sera, à nouveau, le moteur de la croissance sont faciles à identifier, même pour les mauvais élèves. L’effet anesthésiant du saut d’index est terminé et en ce début d’année, les interlocuteurs sociaux ont réussi dans le cadre des négociations interprofessionnelles à se mettre d’accord sur une marge d’augmentation salariale.  Supérieure à l’évolution des prix et garantissant les augmentations barémiques.

Au cours des 2 prochaines années, les salaires pourront donc augmenter de 1,1% en sus de l’évolution des prix et les augmentations barémiques sont garanties. Il s’agit quasiment d’un accord historique après ces années de blocage salariale que nous avons connues. Toutefois, atteindre un tel accord favorable à l’ensemble des acteurs de notre système économique risque d’être plus délicat à l’avenir. Pourquoi, me direz-vous ? Car la nouvelle loi encadrant les salaires votée ce jeudi est une farce.

La loi des salaires, aussi connue comme la loi de '96, a été introduite par Dehaene pour guider la Belgique vers l'union monétaire. L’objectif était de veiller à ce que les salaires belges évoluent de la même manière que les salaires dans nos trois pays voisins et principaux partenaires commerciaux. Quand les prévisions estimaient que les salaires dans ces pays voisins augmenteraient les deux années suivantes de 5%, les salaires belges ont été autorisés à connaître une augmentation identique... En soi, il s’agissait déjà d’une restriction apportée à l'autonomie des interlocuteurs sociaux de mener des négociations salariales.

Mais le gouvernement Michel a décidé d’y ajouter une couche. Il modifie en effet l’esprit de cette loi : nos salaires ne doivent plus ‘évoluer’ au même rythme que ceux des pays voisins, ils doivent ‘s’orienter’ vers le même niveau. Ce qui est absurde. La Belgique a un niveau de productivité historiquement élevé, ce qui conduit à ce que nos coûts salariaux, en termes absolus, soient plus élevés. En clair : nous sommes un peu plus cher, mais nous produisons plus. À ce jour, les coûts salariaux plus élevés sont entièrement compensés par une productivité plus élevée.

Il n’existe donc pas un véritable handicap concurrentiel par rapport à nos voisins. Selon le Conseil Central de l'Economie, quand la productivité est prise en compte, nos coûts salariaux ne sont que ... 0,1% supérieurs. Avec cette réforme, le gouvernement veut clairement orienter notre Belgique vers une politique de dumping salarial. Economiquement parlant, cela peut sembler fondé si l’on ne tient compte que de l’analyse restrictive et fautive des économistes néo-libéraux ; mais après 2008 et la crise, nous savons tous que leurs analyses ne tiennent pas la route et que certains devraient élargir leurs horizons vers d’autres alternatives.

La nouvelle loi des salaires a été écrite sur mesure pour les  employeurs ; elle leur assure des droits et ne leur impose aucune obligation. La mise en œuvre  d’une série d’outils (terme de correction et autre marge de sécurité) ne laissera qu’une marge disponible (au-dessus de l'index) négociable fortement réduite. En outre, alors que le gouvernement octroiera aux employeurs dans les prochaines années des milliards de réductions de cotisations sociales (sans en assurer le réel financement pour préserver notre sécurité sociale), la nouvelle loi ’96 a prévu de ne pas tenir compte de l’effet de ces réductions sur l’évolution de nos coûts salariaux et dans le calcul de l’éventuel écart salarial avec nos pays voisins. À se demander qui a écrit cette loi ? Car en contrepartie de ces réductions, il n’est requis dans le chef des employeurs  aucune obligation ou moindre effort en termes de création d’emploi. Quant à des efforts de modération sur la rémunération des actionnaires, n’oser même pas y penser ! Les employeurs exigent, le gouvernement (s’)exécute !

Pourtant si vous vous placez dans une perspective plus large, les constats sont criants. La nouvelle loi ‘96 aura pour effet d’accorder aux travailleurs une part de plus en plus petite du gâteau ‘richesse & croissance’. L'OCDE a calculé récemment que la part des salaires dans le secteur privé belge a diminué de 4% depuis 1996. La baisse de la part salariale indique un déséquilibre entre la rémunération du capital d'une part (les employeurs et les actionnaires) et sur le travail d’autre part (les travailleurs avec ou sans emploi). Un tel effet baissier de la part des salaires dans la répartition de la richesse n’est pourtant pas négligeable. Une étude néerlandaise récente montre que la baisse de la part salariale de 1% ralentit la croissance économique de l'ordre de 0,25%.

Force donc est de constater qu’avec cette réforme de la loi de ’96, ce gouvernement des droites freine l’évolution du pouvoir d’achat des travailleurs en hypothéquant la croissance économique. Or, la croissance est nécessaire pour la création durable de « jobs, jobs, jobs » de qualité et le maintien de la stabilité de notre sécurité sociale. À croire que ce gouvernement a rayé ces objectifs de son carnet de route … pour autant qu’il les ait réellement inscrits un jour avec sincérité.